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Complicité L’un est luthier, l’autre vient du monde de l’horlogerie, tous deux sont profondément enracinés dans la vallée de Joux: Jeanmichel Capt et Céline Renaud partagent un même amour pour le Risoud où poussent les géants avec lesquels ils fabriquent le soundboard.

EN RÉSONANCE AVEC LA VALLÉE

 

Créateurs de haut-parleurs d’exception en bois d’harmonie, Céline Renaud et Jeanmichel Capt, fondateurs de JMC Lutherie, donnent à entendre la musique qui vibre au cœur des sapins du Risoud.

Dans leur petite salle d’exposition du Brassus, Céline Renaud et Jeanmichel Capt posent délicatement un mécanisme de boîte à musique – élaboré à quelques lieues de là – sur ce qui semble n’être qu’une banale planche d’épicéa encadrée d’un support. Et monte soudain du bois une mélodie sonore et hypnotique où s’harmonisent le cœur charnu du bois et l’élan tendu de l’acier, sans que l’un n’étouffe l’autre. La démonstration est saisissante de musicalité mécanique; ravis, les deux cofondateurs de JMC Lutherie accueillent la réaction stupéfaite de l’auditeur d’un éclat de rire, que l’un et l’autre ont d’ailleurs facile.

Cette petite animation, il faut le dire, est bien rodée: depuis la fondation de leur entreprise qui se consacre à la fabrication de guitares, de systèmes de résonance et de haut-parleurs en bois d’harmonie, ils ont pris l’habitude, lorsqu’il s’agit de présenter leurs créations, de composer avec la nature immatérielle du son et d’en proposer de véritables «dégustations». «Notre défi, c’est de rendre visible l’invisible», résume Jeanmichel Capt. Autrefois exilé sur les rives lémaniques, ce Combier de pure essence a été enseignant dans une autre vie, avant de se tourner définitivement vers la lutherie il y a une vingtaine d’années, par amour de la musique et de la bienfacture manuelle.

 

RENCONTRE DÉTERMINANTE

Revenu au Brassus pour vivre sa passion, il achète du bois d’épicéa des forêts voisines, choisi pour ses qualités musicales, et réalise ses premières guitares; une double rencontre va imprimer à cette aventure son caractère unique – et fournir à JMC Lutherie le sol dans lequel l’entreprise plonge ses racines. La première est celle de sa future complice Céline Renaud, chief executive officer de l’entreprise. Elle aussi a grandi à la vallée de Joux, elle aussi l’a quittée – à 15 ans, pour un cursus d’études qui la voit passer par l’École hôtelière de Lausanne, formation «orientée client» très prisée des cadres de la haute horlogerie combière. Retour sur les hauteurs jurassiennes, où la jeune femme effectue une carrière prometteuse au service de deux des plus prestigieuses marques de garde-temps… puis décide, elle aussi, de changer de vie. «Jeanmichel et moi étions voisins, se souvient-elle. Un jour, il m’a invitée à visiter son atelier de luthier, et m’a demandé si j’étais d’accord de l’aider à «exploser le monde de la guitare». J’ai accepté immédiatement.

Devenus amis, le luthier et la femme d’affaires vont faire la connaissance d’un autre voisin, le forestier «cueilleur d’arbres» Lorenzo Pellegrini tout d’abord, personnage singulier ayant développé une relation privilégiée et intime avec la forêt du Risoud, où poussent les meilleurs candidats à la lutherie. Une autre rencontre qui va le conforter dans son cheminement intérieur d’artisan-artiste, investi d’une mission plutôt que chargé d’un boulot. Une philosophie inspirée des compagnons médiévaux, dont il aime l’esprit et les valeurs.

 

Subtilité Les qualités du bois de résonance dépendent notamment de la finesse de ses veines; celles-ci sont dues à une croissance extrêmement lente produisant des cernes très serrés.

CRÉATIVITÉ ET RIGUEUR

Légende du petit monde de la guitare basse ayant notamment joué avec Clapton, Lou Reed ou John McLaughlin, Fernando Saunders se déclarera ainsi subjugué par la qualité sonore du soundboard; quant au célèbre contre-ténor français Philippe Jaroussky, à l’écoute de sa voix diffusée par ce haut-parleur d’un genre unique, il avoue, ému: «C’est la première fois que je m’entends chanter en live.»

Même si les guitares font toujours partie du catalogue de l’entreprise, Jeanmichel Capt consacre désormais l’essentiel de son temps au sound­board. À l’exception de certaines parties métalliques nécessitant un usinage spécial, la «planche sonore» est construite intégralement dans le petit atelier de JMC Lutherie, à quelques rues de la salle d’exposition, au Sentier. «On y a concentré tout notre savoir-faire en matière de bois d’harmonie, explique-t-il. Et toutes les machines y sont dédiées à la finesse extrême que requiert ce travail, qu’on parle des dimensions de coupe ou des points d’injection de colle.» Les grumes élues sont d’abord coupées sur quartiers (selon un plan de coupe rayonnant à partir du centre), puis les planches obtenues sont finement tranchées en véritables «peaux de bois», comme les appelle le luthier. Épaisses d’un demi-millimètre et séparées par une structure en nid d’abeille, elles sont posées sur un cadre et pourvues de vibreurs dévolus à une gamme de fréquences, positionnés en fonction de celle-ci: les graves en direction du centre, les aigus vers l’extérieur. Un point d’ancrage découplé accueille ensuite un filtre contenant condensateurs et bobines; le tout est recouvert d’un capot garni de mousse alvéolaire.

«Chaque pièce, chaque dispositif a fait l’objet d’innombrables essais, souligne Jeanmichel Capt. Le but était de parvenir à la plus grande simplicité possible. On a de la chance, on s’est rarement trompés, ce qui nous a évité des accumulations d’erreurs en cascade, toujours complexes à corriger.»

Les sceptiques, évidemment, n’ont pas manqué de se manifester. À ceux qui lui font remarquer qu’on «ne peut pas faire de haut-parleur avec du bois», le luthier rétorque en souriant que l’élément principal des enceintes traditionnelles est… le carton. Et cite, plus sérieusement, de prestigieux précédents: «Stradivarius a fait de prodigieux violons parce qu’il était sans cesse en recherche, en phase avec l’innovation technologique. Concilier créativité et approche intellectuelle rigoureuse est un prérequis nécessaire.» De cette double capacité naîtront, outre le soundboard, toute une collection de dispositifs permettant de sonoriser des smartphones – sans recourir à la moindre connexion électronique – ainsi que la sonnerie des extraordinaires garde-temps de luxe fabriqués dans la région.

Géants

Tant l’altitude que la situation géographique du Risoud en font un site favorable aux épicéas utilisés en lutherie. Mais la graine de Risoud, comme l’appelle Jeanmichel Capt, ne court pas les combes pour autant: à peine un arbre sur 10’000, en effet, va développer les qualités recherchées. Savoir le repérer est un art alliant expérience et intuition: «Avant même de le voir, on sent qu’il nous appelle. J’ai eu cette sensation à chaque fois qu’on en a trouvé un», souligne l’artisan.

AU CŒUR DE LA FORÊT

Cette faculté de rendre visible l’invisible, les deux Combiers prodigues l’ont vécue comme le moyen de se réenraciner dans la Vallée. «De tout temps, il a fallu être innovant pour survivre ici, rappelle Céline Renaud. Nous, on s’est inventé un métier! Aujourd’hui, 30% de notre travail se fait avec les grandes marques d’horlogerie. Ce partenariat fait sens. Il raconte l’histoire de cette terre, qui produit la meilleure horlogerie du monde et les bois les plus extraordinaires qu’on ait vus.»

Car de même que les ancres, les échappements, les goupilles et les complications sont nés derrière les murs épais de fermes isolées, dans le silence et la méticuleuse lenteur des paysans horlogers, les fameux bois de résonance auxquels les guitares et les soundboards JMC Lutherie doivent leur caractère exceptionnel ont poussé ici, en secret, durant des siècles, à l’abri d’une des forêts les plus denses et les plus secrètes de l’arc jurassien: le Risoud. Un maillage serré qui recouvre la frontière et la fausse aridité d’un sol dont le calcaire souterrain draine toute l’humidité, pour la restituer avec une parcimonie interdisant la formation de tout cours d’eau en surface. De mémoire humaine, cette forêt où dominent les conifères est connue pour produire des épicéas parfaits pour la lutherie. Du moins certains d’entre eux, que Lorenzo Pellegrini avait appris à reconnaître, savoir subtil et amoureux qu’il a entrepris de transmettre à ses collègues forestiers tout comme à ses deux disciples.

«Il nous a insufflé quelque chose qui continue de se développer en nous, nuancent ceux-ci. Mais alors que même les bons connaisseurs d’arbres de résonance se trompent souvent, lui ne commettait jamais d’erreur. Car il savait écouter, et un arbre susceptible de faire un bon instrument de musique va vous appeler: au-delà des signes objectifs qui indiquent sa valeur, il faut savoir ressentir.»

À la fois héritiers et orphelins du Cueilleur, ils ont pris l’habitude d’arpenter ces vallons secrets et tourmentés où les possibilités de se perdre sont innombrables, en quête du candidat idéal: «Un épicéa rouge né vers 1200m d’altitude, à l’abri du soleil et du vent, qui a poussé rigoureusement droit, ce qui est exceptionnel, ne «visse» pas, est dépourvu de branches sur une hauteur de 6 à 10m et est parvenu à éviter les agressions de la faune et de l’homme durant ses longues années de vie», énumère Céline Renaud en enjambant avec précaution une de ces vieilles souches sur lesquelles les jeunes arbres commencent volontiers leur vie. «C’est un long cierge, étroit, qui n’offre pas de prise au vent, et n’a donc jamais développé d’axe de tension en guise de tuteur interne, pas plus que de poche de résine, complète Jeanmichel Capt, les yeux fixés sur un arbre correspondant en tout point à la définition. «Celui-ci est très beau, de la vraie graine de Risoud… Et il me semble très amical, même si je ne me souviens pas de l’avoir déjà regardé. Il faut dire que nous sommes ici dans un des deux ou trois coins réputés pour le bois d’harmonie.»

Technologie

Le soundboard, pièce maîtresse de JMC Lutherie, tire le meilleur parti du bois de réson­ance du Risoud en utilisant deux fines peaux d’épicéa auxquelles sont transmises les ondes sonores par le biais de vibreurs judicieusement disposés. La mise au point de ce haut-parleur d’exception est le résultat d’un long processus d’essais et de tests menés par Jeanmichel Capt et Céline Renaud, et chaque pièce est fabriquée au Sentier de façon entièrement artisanale.

LE GRAAL DE LA LUTHERIE

L’âge moyen de ces perles rares (un sur 10’000, à peine): 350 ans. Une longévité impressionnante que ne laissent deviner ni leur gracile sveltesse ni leur maintien impeccable. La raison en est à chercher dans un sol pauvre ainsi que dans la rudesse des hivers qu’ont connus ces géants dans leur prime jeunesse, couplée à des étés plutôt frisquets. En a résulté une croissance particulièrement lente des épicéas, donc des cernes très rapprochés formant une trame ligneuse incroyablement fine – un véritable Graal pour les luthiers. «Cette veine est unique au monde, s’émeut Jeanmichel Capt. Contrairement aux sapins rouges de La Brévine, par exemple, où les températures sont similaires, mais le sol gorgé d’humus, les épicéas d’ici sont des bonsaïs géants qui poussent avec une extrême lenteur.»

Les autres critères de choix sont de l’ordre de l’imperceptible, tels les impératifs à respecter lors de la «cueillette», notamment une lune descendante et décroissante, pour éviter l’effet de marée qui fait monter la sève verticalement dans l’arbre. «Coupé au mauvais moment, l’arbre va rester gorgé d’eau pendant une décennie et sera inutilisable», explique Céline Renaud. Tout en précisant bien que la gestion forestière a ses impératifs et son calendrier, qui ne peuvent être tout simplement ignorés, même s’ils paraissent presque dérisoires en regard de ces géants immobiles – mais non muets, insiste Jeanmichel Capt: «Un arbre vieux de trois siècles a forcément plus à raconter que son cadet de quinze décennies. Et c’est par la vibration de son bois qu’il va nous transmettre ce vécu. Mais auparavant, il va nous appeler. J’ai eu cette sensation à chaque fois qu’on a identifié et cueilli un sapin d’harmonie.»

 

Synergies Femme d’affaires aussi avisée que passionnée, Céline Renaud a su établir une connexion fertile entre le bois de résonance du Risoud et le monde de la haute horlogerie, où elle a fait auparavant carrière, avant de s’associer avec Jeanmichel Capt.

RIGUEUR ET INTUITION

La double approche rationnelle et intuitive prônée par les fondateurs de JMC Lutherie prend évidemment ici tout son sens… Si le luthier dit tirer profit de son absence de «barrières intellectuelles», sa coéquipière, bien qu’immédiatement séduite par cette ouverture à l’invisible, a d’abord tenté de plaquer de rigides concepts entrepreneuriaux sur celle-ci – notamment lors des visites en forêt organisées à l’intention des clients potentiels, qui complètent parfois les «dégustations de son» organisées à l’atelier. «Aujourd’hui, je m’éclate simplement en tentant de transmettre ce ressenti, sachant que dans le monde très rationalisé de l’économie, se laisser guider sur des chemins plus intangibles est d’autant plus indispensable», glisse-t-elle.

Chaque année, un arbre, parfois deux ou trois, est ainsi cueilli. «Couper un être vivant depuis si longtemps n’est pas un acte anodin, précise-t-elle. Mais en l’utilisant pour ce à quoi il était destiné, on lui témoigne du respect. Une fois, on a cueilli un arbre trop tard: de la pourriture s’était installée dans le fût, rendant le bois inutilisable. Ça, c’est grave.» «C’est avant tout pour les préserver qu’on identifie les arbres à cueillir, renchérit son comparse. Le jour où une coupe de bois est prévue, il faut pouvoir prévenir le forestier de ne pas laisser partir tel épicéa à la scierie! Mais il arrive aussi que ce soit lui qui attire notre attention sur une «plante», ou même que ce soit le scieur qui nous appelle pour nous signaler un arbre qui lui semble intéressant.»

La réputation de ces forêts frontalières est faite, et de longue date, auprès des mélomanes; l’activité de ceux qui valorisent ainsi «l’or vert du Risoud» n’a en revanche suscité d’abord qu’une indifférence polie auprès des habitants de la Vallée – voire de la méfiance face à sa dimension entrepreneuriale. «Mais aujourd’hui, les gens se sont peu à peu approprié notre histoire et on perçoit une certaine fierté de rendre visible ce beau patrimoine», se réjouit Céline Renaud. Il est vrai que cette aventure avait sans doute besoin d’un certain silence pour qu’entrent ainsi en résonance culture, tradition, nature et esprit d’entreprise – pour que le son acquière le sens qui en fait de la musique. Inscrite dans le futur d’un arbre pluricentenaire, aux qualités si rarement réunies que sa simple existence constitue un vrai miracle, aussi souvent répété soit-il, courant entre des pièces minuscules aux formes étranges enfermées dans un boîtier hermétique, vit ainsi la musique authentique de la Vallée. Une musique révélée et mise en forme par deux enfants prodigues revenus au pays pour s’y trouver une mission, guidés par la férule bienveillante d’un Cueilleur vivant aussi bien dans le monde visible que dans l’invisible.

 

TEXTE: BLAISE GUIGNARD

PHOTOS: GUILLAUME PERRET